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Mines et changement climatique en Amérique Latine, « un cocktail explosif » !


Du 18 au 20 novembre, Lima a été le théâtre d’un Forum des peuples indigènes sur la thématique Mines, Changement climatique et Buen-Vivir. Organisée par la CAOI (Coordination Andine des Organisations Indigènes) en partenariat avec différentes organisations d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale, cette rencontre a réuni près de 400 personnes venues de 17 pays. En Amérique Latine, on dénombre près de cinquante millions de personnes autochtones appartenant à 671 peuples différents. Près de 90 % se concentre dans 5 pays : Guatemala, Mexique, Pérou, Bolivie et Equateur. Ces pays sont également ceux qui connaissent une expansion rapide des activités minières, bien que déjà très présentes pour certains d’entre eux. Miguel Palacin de la CAOI, explique qu’en « travaillant sur le buen-vivir, on est à la fois confronté au réchauffement climatique avec la fonte des glaciers andins qui réduisent la quantité d’eau disponible, et aux activités minières qui ne cessent de s’étendre sur nos territoires ». Joignant ces thématiques, ce forum avait pour objectif d’établir une position dans l’optique du sommet sur le changement climatique de Cancun (29 nov – 10 déc) et plus largement, en réunissant des communautés affectées de l’ensemble du continent, de travailler sur un agenda commun d’initiatives pour l’année à venir.


Les activités minières, principale source de conflit au Pérou

Dès l’ouverture, après une cérémonie traditionnelle, le ton est donné. Pour Magdiel Carrion Pintado de la CONACAMI (Confédération nationale péruvienne des communautés victimes des mines), « les mines, ce sont de nombreux conflits, des dommages sociaux et environnementaux importants, au profit de quelques-uns ». Il poursuit : « On exploite nos terres, on cause des dommages à notre environnement, à nos biens naturels et lorsque nous résistons, nous sommes poursuivis et criminalisés par le gouvernement néolibéral de Alvaro Garcia ». La situation au Pérou est en effet assez préoccupante. Les concessions pour prospections minières occupent près de 19,6 millions d’hectares, soit plus de 16 % du territoire du pays et, selon Julia Cuadros Falla de l’organisation CooperAccion, « cette expansion territoriale est une cause fondamentale de conflits » . Selon les chiffres officiels, alors que le nombre de conflits sociaux s’accroît au Pérou, la moitié d’entre eux sont des conflits sociaux-environnementaux dont 70 % sont dus à des activités extractives minières. Présentées et explicitées par de nombreux intervenants, les conséquences des activités minières sont résumées par Miguel Palacin : « Les activités minières détruisent et dépouillent nos territoires, nous polluent, nous intoxiquent, nous divisent, nous déplacent », le tout bien souvent « avec des violences et la complicité des Etats » pour le « seul bénéfice des multinationales minières étrangères et des pays dits développés ».


Résister : l’exemple de Cocachacra

Tout au long des trois jours, les cas présentés sont éloquents. Citons le projet d’exploitation de cuivre à ciel ouvert de Tia Maria, situé dans la vallée de la rivière Tambo, près d’Arequipa, la région péruvienne où les concessions sont les plus nombreuses. Ce n’est encore qu’un projet mais celui-ci est rejeté par les communautés et, fait plus surprenant, par le maire local de Cocachacra, Juan Alberto Guillew Lopez. En organisant une votation citoyenne rassemblant plus de 6400 votants et plus de 90 % de NON au projet, ils ont réussi à repousser l’ouverture de la mine, le temps de revoir l’étude d’impact environnemental. « Avec notre équipe technique, nous avons plus de 5100 remarques sur cette étude qui n’est pas très sérieuse et qui comprend de nombreuses erreurs » indique-t-il. Sur cette base, il entend user de tous les recours possibles pour annuler ce projet de l’entreprise Southern Peru, à capitaux mexicains, en démontrant que le projet est « non-viable et remet en cause le développement actuel de la vallée ». Faisant vivre plus de 15 000 familles, l’agriculture, dont le « meilleur riz du Pérou », sera victime des rejets polluants de la mine dans les cours d’eau de la région. Travaillant sur l’amélioration de la qualité et la durabilité de l’activité agricole et sur des projets de tourisme soutenable, Alberto Guillew Lopez veut « défendre la santé et la vie, en pensant le développement à long-terme, et pas seulement à des bénéfices de court-terme ». Selon lui, « il n’est pas possible d’imaginer la cohabitation dans notre région d’une mine à ciel ouvert avec les activités agricoles d’aujourd’hui ». « Où va aller la population si elle ne peut plus vivre de l’agriculture, demande-t-il ? Grossir les bidonvilles de Lima ? »


Fonte des glaciers et tensions sur l’usage de l’eau

Dans une région qui compte plus de 90 % des glaciers tropicaux de la planète – dont 60 % pour le seul Pérou – lier la thématique minière au changement climatique se pose comme une évidence. Ces glaciers servent de régulateur hydrique et leur fonte régulière liée au réchauffement climatique réduit la quantité d’eau disponible. Au Pérou, deux glaciers ont déjà complètement disparu, dont celui de Quilca à la frontière bolivienne en 2009. La situation est préoccupante, au point que des villes comme Lima envisagent aujourd’hui de dessaler l’eau du Pacifique, solution technique des plus onéreuses. « Quelle est l’alternative si nous n’avons plus d’eau et de glaciers au Pérou ? » demande Rosa Guillen de la Marche Mondiale des femmes. L’eau se faisant plus rare, les activités minières à la fois grande consommatrice d’eau et générant de multiples pollutions des cours d’eau ne sont donc pas les bienvenues. Par ailleurs, des entreprises minières lorgnent sur certaines zones glaciaires ou péri-glaciaires de la région. La loi des glaciers votée en Argentine est une première étape pour stopper ces velléités dévastatrices.


Les activités minières, « sources de transformations climatiques locales »

Il existe une « autre une relation vicieuse entre mines et changement climatique qui est moins connue » selon Julia Cuadros Falla, s’appuyant sur des études réalisées en coopération avec l’Universidad Nacional de Ingenieria. Selon, elle, « si les activités minières comptent finalement assez peu dans le réchauffement climatique global, elles sont par contre à la source de profondes transformations climatiques locales ». Par leur immense emprise au sol, les mines à ciel ouvert, souvent situées sur les hauteurs des montagnes, modifient profondément le régime des pluies et des vents de lieux déjà très vulnérables, en plus de dégager des grandes quantités de gaz à effets de serre du simple fait de remuer des quantités incroyables de roches et de terre. « On peut se retrouver avec par exemple des sécheresses d’un côté de la montagne où se situe la mine, et des inondations de l’autre, là où il y avait avant un équilibre ». Par ailleurs, nécessitant bien souvent des grandes quantités d’eau, les mines s’accompagnent généralement de grands barrages qui modifient considérablement le climat le long des cours d’eau. « Si l’on rajoute le fait que le Pérou est le troisième pays le plus vulnérable au changement climatique de la planète, on va obtenir un cocktail mortel entre mines et changement climatique » et cette combinaison « peut avoir des conséquences considérables sur l’ensemble de la population péruvienne », selon Julia Carlos Falla.


Libérer les pays des mines à ciel ouvert

Selon MarioValencia, du Réseau Colombien Face aux Grands Projets Miniers qui regroupe une soixantaine d’organisations nationales, il n’y a aucun doute à avoir, il est « impossible de regarder les problèmes miniers indépendamment du modèle économique et du modèle de société à l’oeuvre sur la planète ». Selon lui, « les pays du Nord désirent contrôler physiquement les sols et le sous-sol de nos pays pour poursuivre leur modèle insoutenable ».

Là où certains, notamment en Amérique du Nord cherchent à négocier avec les multinationales minières pour obtenir une part des bénéfices et réduire l’impact environnemental, ici, en Amérique du Sud, on prend plutôt exemple sur le Costa-Rica, qui après une longue période de luttes, vient de se déclarer « pays libre de mines à ciel ouvert ». Pour Miguel Palacin, « c’est le chemin à suivre, tout comme la loi des glaciers en Argentine ». « Prochainement, nous, les peuples indigènes allons déclarer nos territoires libres d’activités minières pour essayer d’enrayer cet énorme pouvoir politique et économique qui cherche à étendre ses activités minières pour faire perdurer son modèle ». Pour lui, « il n’y a pas d’autre alternative si nous voulons construire le buen-vivir dans nos territoires », car « des activités minières sans conséquences néfastes sur nos territoires ou nos communautés, il n’en existe pas ».


Construire le buen-vivir…sans les mines !

« Récupérer les formes traditionnelles d’échange, développer des technologies appropriées, valoriser les modes de culture agroécologique, assurer la sécurité alimentaire et l’intégrité de nos territoires, créer des centres autonomes pour nos semences, etc… » sont quelques-unes des idées concrètes qui ont été regroupées pour avancer vers le buen-vivir. Cet ensemble de propositions vont dès à présent circuler et être retravaillées d’ici la prochaine rencontre dans un an en Bolivie. Elles vont aussi être portées à Cancun lors de la prochaine conférence internationale sur le climat (29 nov – 10 déc), et au-delà, lors d’une journée de mobilisations continentale contre les activités minières le 21 juin 2011. S’appuyant sur la Convention n°169 de l’OIT sur les peuples indigènes et la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones, les participants se sont engagés à faire respecter totalement le droit des populations à exercer un consentement préalable, libre et éclairé sur toute initiative ayant des répercussions sur leurs territoires. A ce titre, il a été répété à de nombreuses reprises que les projets actuels autour des négociations REDD (Réduction des Emissions dues à la Déforestation et la Dégradation des Forêts) étaient totalement inacceptables et qu’il convenait de refuser ces dispositifs à Cancun, selon Juan Carlos Jintiah de la COICA (Coordination des Organisations Indigènes du Bassin Amazonien). Plus généralement, il ressort de ce forum la nécessité de stopper la marchandisation des biens naturels (terme préféré à celui de « ressources naturelles » trop ancré dans une perception utilitariste et prédatrice de la nature) et s’assurer que « nos minerais, nos forêts arrêtent de traverser nos pays sur nos routes et nos trains pour atteindre nos ports et quitter les pays en laissant pauvreté et dommages environnementaux irrémédiables derrière eux ».

Voir également la déclaration finale du forum en espagnol.

Ecrit par maximecombes

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Un commentaire pour "Mines et changement climatique en Amérique Latine, « un cocktail explosif » !"

  1. [...] Après un crochet à Cusco, retour à Lima. A dix jours de l’ouverture du sommet de Cancun, nous allons participer à une rencontre intitulée « Mines, changement climatique et buen-vivir » à l’initiative des organisations des peuples indigènes des régions andines et amazoniennes d’Amérique du Sud et centrale. Pendant ces 3 jours de forum, nous retrouvons notre ami costaricain vivant au Brésil, Carlos, déjà croisé à Asuncion. Nous profitons de ce forum pour compléter notre appréhension des effets désastreux des mines à ciel ouvert sur les écosystèmes environnants, mais également sur le climat local. Utile et instructif (voir notre compte-rendu). [...]

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